S’allier avec le Front national ?

Il va bien falloir que l’UMP se décide à trancher. A nous dire clairement l’attitude qu’elle compte adopter face au Front national qui réunit, bon an mal an, entre 15 et 20% de l’électorat – et bien plus dans certaines régions, du Midi notamment. Le fameux « ni-ni », ni Front national ni front républicain, n’a plus de sens. On a d’ailleurs vu qu’il s’effritait inexorablement sous la pression des électeurs de droite eux-mêmes qui, contrairement aux appareils des partis, sont deux tiers environ à souhaiter que toutes les droites se réunissent, quand c’est nécessaire, pour battre la gauche.

Cette question sera au cœur des débats, en novembre prochain, quand il s’agira d’élire le nouveau président de l’UMP. Aujourd’hui, c’est la cacophonie. D’un côté, Xavier Bertrand explique qu’il est temps d’arrêter de « braconner » sur les terres du Front national. Jean-Pierre Raffarin met en cause une « dérive droitière ». Alain Juppé explique que « L’UMP doit clarifier ses valeurs ». De l’autre, Thierry Mariani, chef de file de la « Droite populaire », répond que « le Front National de Marine Le Pen n’est pas le même que celui de Jean-Marie Le Pen. » Ou encore que « Sur des sujets régaliens -sécurité, immigration, justice, assistanat – il y a des préoccupations communes et des positions qui se rapprochent. »

Comment nier que le Front national a changé ? Même si l’on peut regretter – et j’en suis – qu’un plus grand ménage n’ait pas été effectué dans ses rangs. Comment oser affirmer, comme l’a fait le maire de Bordeaux, que « ce parti n’a jamais clarifié ses positions sur l’antisémitisme et la Shoah ». Aveuglement ou mauvaise foi ? Marine Le Pen a pourtant pris ses distances avec les propos nauséabonds de son père, déclarant que ce qui s’est « passé » dans les camps nazis « est le summum de la barbarie ».

Et si la droite cessait de trembler à l’idée d’être rappelée à l’ordre par une gauche qui, elle, n’a jamais hésité à s’allier avec les pires des staliniens. Et si la droite cessait de courber l’échine devant les oukases d’une intelligentsia qui n’aime le peuple que jeune, progressiste, urbain et coloré. Et si la droite, ou du moins ses têtes d’affiches, cessait de tergiverser quand on s’interroge à haute voix sur les « bienfaits » de l’immigration, « l’exemplarité » du droit de vote aux étrangers ou la nécessaire « compréhension » à l’égard des voyous de France et de ses cités. Et si la droite pensait à notre pays, au bien-être de ses habitants et à l’avenir de ses enfants avant de se soucier de ses petites combinaisons, de ses petits calculs, de ses petits intérêts ?

Electeurs du FN

Ainsi donc, les électeurs du Front national seraient de pauvres êtres, souffrants, dépassés par la crise, recroquevillés sur leur petit univers, en un mot : perdus. Et, bien sûr, récupérés, trompés, manipulés par Marine Le Pen et ses sbires. Une sorte de hold-up sur le malheur de ces sans-grades. Il ne resterait donc plus, à la droite « respectable » comme à la gauche « soucieuse du peuple », qu’à se pencher sur tout ce monde – près d’un électeur sur cinq, un beau pactole quand même – et, en se bouchant le nez, de les sortir des ornières dans lesquelles ils se sont fourvoyés.

Quel mépris pour les 17,9% des Français qui, dimanche, ont glissé le nom de Marine Le Pen dans les urnes ! Comme s’ils étaient des imbéciles, incapables de réfléchir, des benêts, des gogos sans cervelle. Des « braves gens » au fond, mais tout juste bons à agiter un drapeau bleu-blanc-rouge en éructant quelques slogans… mal compris, Dieu merci.

Qu’ils ne veuillent pas d’un pays qu’ils pourraient ne plus reconnaître, qu’ils s’inquiètent, chiffres à l’appui, d’une immigration hors de contrôle, qu’ils constatent que le chômage les frappe en premier lieu et non les fonctionnaires qui forment le gros des défilés syndicaux, qu’ils s’indignent de ces riches toujours plus riches, mais aussi de ces arnaqueurs aux prestations sociales, bref qu’ils adhérent – et même, figurez-vous, après y avoir réfléchi ! – aux thèses du Front national ne vient pas à l’esprit de nos politiciens.

Et s’ils ne proclament pas haut et fort qu’ils votent Marine Le Pen, ce n’est pas parce qu’ils en ont « honte » comme le répète à satiété une certaine presse, mais parce qu’ils savent ce qu’il peut en coûter – et d’abord sur le lieu de travail – de se réclamer des idées du Front national.

Cloués au pilori par un Bernard-Henri Lévy, allié de Nicolas Sarkozy sur le front libyen et de François Hollande sur le front électoral, « Un électeur sur cinq se reconnaît dans un programme débile, porté par un parti fétide », ils ne vont pas changer d’avis sur tous ceux qui leur font, une fois encore, la morale. Et ils auront raison.

Idiots utiles

Il aura suffi que Nicolas Sarkozy parle de réduire de moitié le nombre d’immigrés arrivant en France chaque année pour que certains, toujours les mêmes, crient au scandale.

Imaginez un peu : il partirait en chasse sur les terres du Front national parce que, bien sûr, la question de l’immigration est la propriété de la famille Le Pen…

Et non, on peut ne pas adhérer au discours du FN et, néanmoins, se préoccuper, se soucier, s’inquiéter d’une immigration mal ou pas contrôlée du tout. Une immigration massive – autour de 180.000 personnes par an – à laquelle il convient d’ajouter des sans-papiers au nombre de 400 à 500.000, un chiffre par définition difficile à évaluer.

Qu’on restreigne le regroupement familial, qu’on rende moins facile l’obtention d’un visa pour qui épouse un ou une Française, me semble le bon sens même. Nous sommes en crise, faut-il le rappeler à nos donneurs de leçons, et bien incapables d’accueillir convenablement trop de nouveaux arrivants. Sans parler de la pression à la baisse qu’une immigration sauvage fait peser sur les conditions de travail et les rémunérations des salariés les plus précaires. Mais il est tellement facile de se monter généreux quand on est, soi même, installé confortablement dans des emplois protégés…

Vous l’avez peut-être d’ailleurs remarqué : les seuls à qui on ne demande, jamais ou presque, leur avis sur cette question, ce sont justement les immigrés qui, à force de volonté, sont intégrés, travaillent et n’ont aucune envie d’une concurrence qui se fera forcément à leur détriment et pour le seul profit d’exploiteurs sans vergogne.

Ou quand les bons sentiments font le malheur de ceux qu’ils prétendent défendre.
Lénine ne parlait-il pas d’idiots utiles ?

Victimes et procureurs

Qui ne condamnerait pas l’agression dont ont été victimes la journaliste Audrey Pulvar et son compagnon le député socialiste Arnaud Montebourg ? C’est inadmissible. Il faudrait mettre la main sur ces voyous et les sanctionner avec la plus extrême sévérité.

Qu’ils aient proféré des propos antisémites aggrave encore leur cas. Personne ne peut rester insensible à ces actes odieux. Et, bien entendu, je veux ici dire toute ma sympathie à l’égard de ma consœur et de son ami.

Mais quand Audrey Pulvar met en cause directement le Front national sous prétexte que ses agresseurs – « semble-t-il des personnes interdites de stade » précise-t-elle – ont hurlé des « Le Pen président », elle nous entraîne sur un autre terrain. Celui de la politique, de la politique partisane, de la politique politicienne.

Quand Arnaud Montebourg, toujours dans la nuance, affirme que cette agression  « témoigne d’un climat de libération d’une parole raciste et à connotation fascisante dans le parti de Marine Le Pen », il est, tout simplement, dans le procès d’intention : ses agresseurs lui auraient-ils présenté leurs cartes du FN ?

Quand le député PS, Jean-Marc Ayrault, poste un « Inadmissible, ça prouve qu’il faut combattre sans relâche le FN qui tente d’avancer masqué ; ce soir, il montre son vrai visage » c’est tout simplement odieux.

J’ai de la sympathie pour les victimes d’une agression inqualifiable, quelles qu’elles soient. J’en ai beaucoup moins pour les procureurs qui accusent sans preuve. Au pouvoir, ils nous réservent de drôles de procès…

Staliniens de service

Mediapart, le site dirigé par Edwy Plenel, a décidé de ne pas accueillir Marine Le Pen dans le cadre de ses émissions sur l’élection présidentielle. Nos grands démocrates ne veulent pas lui « offrir une tribune ».

Jusque là, rien que de très habituel : la même dialectique qui, jadis, justifiait aux yeux de nos trotskystes de « tirer comme des lapins » les marins de Cronstadt qui se révoltaient contre la dictature communiste en URSS, sert aujourd’hui – mais, Dieu merci, ils ne sont pas au pouvoir – à écarter ceux qui n’ont pas l’heur de leur plaire.

Seul point comique, l’argumentation avancée est parfois surréaliste : si Mediapart ne veut pas s’abaisser à recevoir la responsable du Front national, c’est – personne d’autre n’oserait l’écrire – parce que « depuis sa création, Mediapart n’a cessé d’être attentif au pluralisme d’idées, de débats, de projets » ! Attendez la suite : « Comme journalistes », continuent nos donneurs de leçons de déontologie, « nous pouvons revendiquer en toute indépendance de lui appliquer un traitement différencié. Le pluralisme, c’est aussi ce droit de choisir ».

Décidément, staliniens jusqu’au bout des ongles…

J’oubliais : le même Edwy Plenel s’élève contre la décision de la direction du FN de refuser l’entrée des journalistes du site à sa convention professionnelle. Au nom, bien sûr, de la liberté de la presse.

Comme l’écrit l’ancien magistrat Philippe Bilger, « Mediapart aurait le droit d’être sadique et sa victime le devoir d’être masochiste ? »…