Scoop ou règlement de comptes ?

C’est la polémique de cette fin d’été : selon le Nouvel Observateur, « S’il [Matthieu Pigasse, numéro deux de la banque Lazard et actionnaire du Monde] n’a pas encore réussi à s’imposer comme conseiller à l’Elysée, le banquier de 44 ans a en revanche su se mettre dans les petits papiers d’Arnaud Montebourg, qui ne jure que par “cet homme intelligent et créatif”. Et pour cause. Il vient d’embaucher sa compagne Audrey Pulvar (…) à la tête des Inrockuptibles (…). Peu savent, en revanche, que, parallèlement, le banquier a obtenu… du même Arnaud Montebourg (et de Pierre Moscovici) un mandat de conseil pour la création de la future Banque publique d’investissement ».

Un vrai pavé dans la petite mare d’une gauche si souvent donneuse de leçons ! Et ni les démentis de Moscovici – il y a eu un appel d’offre – ni la prise de distance de Montebourg – qui regrette, opportunément, le choix de Lazard – ne viennent à bout du soupçon désormais distillé. Ils sont décidément tous pareils, peut-on lire un peu partout sur la Toile. Les renvois d’ascenseur sont toujours d’actualité. C’est copinage et compagnie.

Reste un mystère. Quelle mouche a piqué le Nouvel Obs pour s’en prendre ainsi à ses icônes ? La Pravda de la gauche caviar ne nous avait pas habitués à de telles audaces. Laurent Joffrin serait donc encore un journaliste à la recherche de scoops, fût-ce au détriment de ses amis ? On se met à rêver. On en oublierait presque les éditos à sens unique, la mauvaise foi, le mépris affiché, l’arrogance de caste. Mais, soudain, on se souvient des propos peu amènes de Matthieu Pigasse envers le Nouvel Obs : un journal de vieillards « somnolents, complaisants et connivents ». Ce même Pigasse qui a râvi Le Monde à la barbe du patron du Nouvel Obs dans des conditions qui ont laissé quelques cicatrices… Bref, on se met à subodorer que ce déballage de linge sale pourrait bien n’être qu’un règlement de comptes…

Déballage de linge sale… en famille. Comme le rappelle le journaliste Benjamin Dormann, le banquier Matthieu Pigasse est « membre de multiples réseaux » dont Terra Nova, le think-tank « qui servit de tremplin à la carrière personnelle d’Arnaud Montebourg, avec lequel ce dernier organisa – pour ne pas dire imposa – les primaires du PS. » Ce think tank « dont le groupe de travail Médias était alors co-présidé par une certaine Audrey Pulvar, aux côtés de Louis Dreyfus, [ancien directeur général de Libération et… du Nouvel Observateur, bras droit de Matthieu Pigasse qui l’a promu président du directoire du Monde] et constitué de 4 membres. Parmi eux, David Kessler (…) qui, après avoir exercé ses talents pour Lionel Jospin à Matignon, puis pour Bertrand Delanoë à la Mairie de Paris, fut nommé par Matthieu Pigasse directeur général de l’hebdomadaire Les Inrockuptibles et directeur de la publication du site Huffington Post … avant enfin d’être nommé par François Hollande à l’Elysée au lendemain de son élection, en qualité de conseiller Médias du président. Il libéra à cette occasion son poste de direction générale des Inrockuptibles, remplacé par la présidente de son groupe de travail Médias de Terra Nova : Audrey Pulvar… »

Le monde est petit.

Audray Pulvar qui vient de jurer qu’ « il n’y a pas eu d’échange de bons procédés, ni de trafic d’influence entre mon compagnon et Mathieu Pigasse. »

Bien évidemment…

La République des copains

Le spectre de la gauche, sa mauvaise conscience, son échec le plus cuisant, sa rigidité, son dogmatisme aussi : Lionel Jospin est de retour. Il présidera donc la future Commission sur la moralisation et la rénovation de la vie politique que nous a promis François Hollande. Disons-le, c’est une bonne idée. L’intégrité sourcilleuse de l’ancien Premier ministre ne peut être mise en cause. Il a pour lui d’incarner une pratique presque janséniste du pouvoir. Même s’il a su nous cacher, des années durant, son passé lambertiste, la plus sectaire des sectes trotskistes…

Tout cela serait de bon augure si l’on n’apprenait, quasiment au même moment, que la Commission des finances de l’Assemblée nationale venait de repousser à une très large majorité – seulement trois votes favorables sur une vingtaine de députés présents – un amendement obligeant nos élus à justifier les frais qui leur sont remboursés au titre de l’Indemnité représentative des frais de mandat. Des frais professionnels s’entend, ce qui, au vu de plusieurs enquêtes parues dans la presse ces dernières semaines, ne semble pas toujours le cas. « Quand on est élu de la République, il doit y avoir des règles qui s’imposent » a pourtant expliqué le chef de l’Etat lors de son intervention télévisée. La transparence attendra…

Autre coup de canif à cette « moralisation » que notre Président appelle de ses vœux… mais sans se l’appliquer : la nomination de son grand pote, de son condisciple de la promotion Voltaire de l’ENA, Jean-Pierre Jouyet, à la tête de ce qui est la plus puissante de nos institutions financières, la Caisse des dépôts et consignations. C’est « le meilleur à cet endroit-là » a expliqué François Hollande lors de son interview du 14 juillet. Peut-être. Reste un problème de déontologie. Jean-Pierre Jouyet a supervisé, à la tête de l’Autorité des marchés financiers (AMF), des sociétés… filiales de la Caisse des dépôts. Ce qui pourrait bien être contraire aux règles du Code pénal qui encadre le « pantouflage ». Mais que voulez-vous, dans cette monarchie républicaine qu’est la France, on a bien du mal à ne pas récompenser ses amis…

PS. République des copains, épisode 2. Audrey Pulvar va donc prendre, avec Arnaud Aubrun, la direction des Inrockuptibles. Elle va s’asseoir dans le fauteuil de David Kessler… parti à l’Elysée. La compagne d’un ministre qui succède à un conseiller du Président de la République… Et à qui appartient les Inrocks ? A Matthieu Pigasse, l’un des propriétaires du Monde.