Les hallucinations de BHL

Vingt morts de plus le week-end dernier en Syrie. Tous les jours, la liste des victimes s’allonge. De part et d’autre. Combattants et civils. Le régime de Bachar Al-Assad est une horreur… qui ne date pas d’hier, certains devraient s’en souvenir. J’ai encore en tête de m’être trouvé bien seul quand, avec une poignée de militants de Reporters sans frontières, nous nous faisions arrêter sans ménagement sur les Champs Elysées. Nous étions le 14 juillet 2008 et le potentat syrien était l’invité de Nicolas Sarkozy pour le défilé de notre fête nationale…

Un dictateur, Bachar Al-Assad ? Il n’y a pas de doute et rien ne saurait justifier de le taire. Mais de là à dire n’importe quoi… Les journalistes Marc de Miramon et Antonin Amado le rappellent avec justesse dans la dernière livraison du Monde diplomatique. On y lit, par exemple, que le site de Bernard-Henri Lévy affirmait, dès septembre 2011, que « des tueurs d’Assad [ont] lancé dans la région d’Al Rastan, non loin de la ville rebelle de Homs, des opérations aériennes avec utilisation de gaz toxiques ». Rien que ça ! Mais sans aucune preuve, souligne l’Agence France-Presse. Qu’importe : la fin justifie les moyens. Comme les fameuses « armes de destruction massive » de Saddam Hussein, inventées de toutes pièces par l’administration Bush, histoire de justifier l’invasion de l’Irak.

Autre grande figure de notre intelligentsia, l’inénarrable Caroline Fourest. Cette fois, c’est dans Le Monde qu’on peut lire sous sa plume : « D’après Al-Arabiya, des opposants au régime iranien affirment que leur gouvernement a fourni un four crématoire à son allié syrien. Installé dans la zone industrielle d’Alep, il tournerait à plein régime… Pour brûler les cadavres des opposants ? » Hitler est de retour ! Mais notre écrivaine se garde bien de préciser que la chaîne satellitaire, qui diffuse la « nouvelle », appartient à l’Arabie saoudite, comme chacun sait un modèle de probité en matière d’information et, surtout, le véritable « parrain » de l’opposition syrienne. On ne va quand même pas se compliquer la vie avec ce genre de détails…

Nos va-t-en-guerre sont décidément prêts à tout pour nous pousser à intervenir dans la guerre civile qui ravage la Syrie. Comme déjà en Libye, avec les conséquences que l’on sait… Des faucons à qui notre droite ferait bien de ne pas emboiter le pas. Tous les arguments ne sont pas bons pour critiquer la gauche. Cette fois, la prudence de François Hollande a du bon. Il faut savoir le reconnaître.

La Syrie aux Syriens

L’emphase des mots cache mal l’impuissance. Quand François Hollande parle, lors de la réunion à Paris du groupe des « Amis du peuple syrien », d’un bilan « terrible et insupportable pour la conscience humaine et la sécurité », qui peut lui donner tort ? Mais quid des solutions ? Quant à demander, comme il l’a fait, au Conseil de sécurité des Nations d’adopter « une résolution contraignante », cela relève, au mieux, de l’incantation. Et plus sûrement de la gesticulation, quand on sait que deux de ses membres, Chine et Russie, ont boudé la réunion de Paris et ne veulent pas entendre parler d’une telle initiative.

Cette opposition de ces deux pays est, au fond, une aubaine pour nos démocraties occidentales. Il faut bien le dire, personne – à l’exception du général en chef Bernard-Henri Lévy – n’a vraiment envie d’en découdre avec les forces de Bachar El Assad. Du coup, le niet russe est bien pratique pour justifier une paralysie qui nous arrange…

Une attitude que je me garderai de condamner même si les trémolos dans les voix de nos dirigeants ont le don de m’exaspérer… Disons-le clairement : le régime syrien est une infamie, hier comme aujourd’hui, du temps du potentat père comme de son rejeton. Mais qui voudrait livrer ce pays à des islamistes, prêts, dès leur arrivée au pouvoir, à partir à la chasse aux minorités religieuses, à commencer par les Alaouites bien sûr – responsables, en bloc, des exactions de leurs coreligionnaires, cela va de soi – bientôt suivis par des Chrétiens soupçonnés d’avoir été les alliés du dictateur ? Qui est assez naïf pour ne pas craindre une contagion islamiste déjà à l’œuvre en Tunisie, en Egypte, en Libye ? Qui est aveugle au point de ne pas s’effaroucher de ces « révolutions » qui installent à nos portes des Barbus dont les émules maliens rappellent furieusement leurs amis talibans ?

Et si, échaudés de tant de déconvenues – de la Somalie à l’Afghanistan – nous nous en tenions à une réserve, à une distance qui sera, je le sais, immédiatement condamnée par les états majors du « Flore » et du « Deux magots », toujours prêts à rejouer les Brigades internationales confortablement installés devant un café crème. Et si nous laissions les Syriens se débrouiller entre eux, comme nous aurions dû le faire avec les Libyens.

Si la chute du régime de Bachar El Assad est « inéluctable », comme l’a dit François Hollande, alors ne nous en mêlons pas. Quand je vois de « grandes démocraties » comme l’Arabie Saoudite se mobiliser aux côtés de l’opposition syrienne, quand je constate la présence de terroristes d’Al Qaïda dans les rangs des insurgés, je ne peux m’empêcher de ressentir une certaine appréhension. Condamnable au nom du devoir d’ingérence, cela va de soi…